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© Gérard Proust
INTERVIEW

INTERVIEW DE JEAN-YVES OSSONCE

Jean-Yves Ossonce préside aux destinées de deux belles institutions : l'Opéra de Tours, et l'Orchestre symphonique Région Centre - Tours. Les mélomanes le connaissent pour sa dévotion à la musique française : Magnard chez Hypérion, Massenet chez Naxos et Hypérion, et deux opéras chez Timpani : Le Pays de Ropartz, et Le Cœur du moulin de Déodat de Séverac. Il répond à quelques questions.

1. Cher Jean-Yves Ossonce, vous menez les destinées d'un orchestre régional, celui de la Région Centre, basé à Tours. Comment un tel ensemble peut-il marquer de son empreinte une région ?

D'abord par les nombreux concerts qu'il y donne, que ce soit dans la ville siège ou partout ailleurs, jusque dans des salles polyvalentes de petites villes, ou de petites églises. Où que l'orchestre joue, la qualité doit être au rendez-vous, par respect pour les gens qui viennent nous écouter, par volonté de toujours progresser, et, pourquoi ne pas le dire, par notre amour partagé de la musique. Dans ce contexte, l'enregistrement est une activité importante pour que l'image de l'orchestre et de la région soit portée à l'extérieur, tout comme des prestations dans des festivals ou des endroits prestigieux. Et d'autant plus quand cet enregistrement est unanimement très bien accueilli.
 
2. Au disque, vous vous êtes distingué avec des œuvres de Magnard, Ropartz et plus récemment Séverac. C'est sans doute que cela correspond à une aspiration personnelle. Mais tournons autrement la formule : si un label vous proposait Dvorak, Brahms ou Chostakovitch, quelle serait votre attitude ?

Vous citez avec ces trois compositeurs des piliers du répertoire que je pratique avec grande joie au concert, que j'étudie quant à moi sans relâche (même en dehors de projets précis), parce que c'est indispensable à ma respiration musicale, et dont la place « au sommet » est tout à fait justifiée. Je ne vois donc pas pourquoi je m'en passerais ! Le problème de l'enregistrement est différent : on ne peut ni ne doit « tout » faire dans ce domaine, et je trouve donc plus excitant de se servir de ce medium pour tenter de retrouver le parfum d'œuvres moins connues. Il ne faut pas oublier que le mélomane le plus curieux n'a pas nécessairement la compétence pour « entendre à la lecture », sur partition,  une œuvre dont aucun enregistrement n'est accessible : c'est donc aux interprètes de faire ce travail, avec le même enthousiasme que pour la musique la plus courante dans les concerts, la plus connue, et aussi la plus enregistrée. Pour les musiciens de l'orchestre dont j'ai la responsabilité, c'est également une question d'orientation d'image : qu'irions nous faire, au disque, avec une nième version d'un chef d'œuvre reconnu, si ce n'est ajouter notre petite pierre à un marché déjà sur saturé en grands enregistrements des soixante dernières années ? Une seule chose est sûre : je déteste la spécialisation !
 
3. Vous dirigez en ce moment Fidelio à l'opéra de Tours — co-production avec Limoges — avec une superbe distribution (notamment la prise de rôle de Léonore par Mireille Delunsch). Dans une telle équipée, quelle est la place du chef d'orchestre, notamment par rapport à la mise en scène ? Peut-il être encore le grand prêtre célébrant la messe beethovénienne, comme l'ont été certains de Furtwängler à Bernstein ?

Vous voyez bien que nous parlons en références… Je ne pense jamais à la « place du chef d'orchestre » quand je prépare un opéra ou un concert : il y a un metteur en scène avec son projet, son monde intérieur, ses méthodes de travail, les chanteurs avec leurs spécificités, l'orchestre avec sa disponibilité à chercher ce qui nous semble « juste » (« suchen, suchen, immer suchen », disait Kubelik en masterclass !), en sachant que nous ne trouverons de toute manière rien de définitif ; il y a les bonnes traditions, les moins bonnes, le poids de l'histoire (qu'il faut connaître en profondeur, car je trouve dommage qu'un interprète prétende servir une œuvre en s'appuyant sur une compétence inférieure dans ces domaines à celle des mélomanes « pointus »). Il y a la musique de Beethoven d'une manière générale aussi bien que précise (incluant musique de chambre, piano, orchestre), les détails d'articulation, de balance et de nuances, de phrasés, de tempi, qui, combinés, formeront (ou pas !) ce que mélomanes et critiques appellent la « grande ligne » ; il y a les enjeux dramaturgiques difficiles à débrouiller (ce n'est pas une œuvre « commode » sur ce plan). Il ya aussi la correspondance de Beethoven, les articles de Maynard Solomon, Leibowitz, Furtwängler, et bien d'autres ; les connaissances accumulées depuis la toute première fois où j'ai du ouvrir cette partition dans mon adolescence… Et puis, surtout, il est important de garder intacts ses admirations et émerveillements, même contradictoires: Furt (dans ses différentes soirées), et Bernstein à Vienne, ou Fricsay, ou Böhm (en live aussi), ou Harnoncourt, ou Haitink, et aussi bien un Bruno Walter déchainé dans la fosse du Met ! Et pourquoi vouloir classer et choisir parmi toutes ces merveilles ? je ne m'y sens pas obligé du tout !
 
4. Vous avez accepté d'emblée de monter avec Timpani l'enregistrement, au printemps prochain, de la 3e Symphonie, avec chœur, de Ropartz. Non content d'être enregistrée, elle est inscrite à deux concerts d'abonnement. Vous comptez sur le capital de sympathie du public abonné pour oser une telle programmation qui ferait blêmir plus d'un organisateur de concerts ? Ou pensez-vous que le public est beaucoup plus curieux qu'on le dit ?

Je crois que la curiosité du public se travaille au fil des années et de la confiance qu'il peut nous manifester. C'est une démarche au long cours : nous avons programmé, dans le domaine de la musique française, mais pas exclusivement, de nombreuses raretés : nous devons être par exemple le seul orchestre hexagonal à avoir joué, en très peu de temps, à la fois la 3e et la 4e de Magnard,  et trois des symphonies d'Honegger (d'ailleurs suisse !), entre beaucoup d'autres. J'ai la chance de travailler avec des musiciens qui partagent ce plaisir de la découverte, et qui arrivent toujours superbement préparés et positifs quant aux découvertes que je leur propose.
 
 
5. La situation de bon nombre d'institutions musicales — orchestres ou maisons d'opéra — connaissent des difficultés, notamment au regard des insuffisances budgétaires. Si vous avez un message à faire passer aux détenteurs de l'autorité financière, quel est-il ?

La culture et la musique de qualité fédèrent les sensibilités, les curiosités, l'ouverture d'esprit, l'écoute mutuelle. Elles rendent tout simplement nos sociétés meilleures, plus douces à vivre, leur rouvrent le cœur. En regard du profond bien qu'elles apportent à nos villes et nos régions, en regard de la profondeur du lien qu'elles créent entre les êtres, depuis les chants du petit enfant jusqu'aux portes de la mort, leur poids budgétaire est minime. Défaire en quelques mois ce qui représente tant de poids humain, d'amour partagé du beau, alors que nous savons tous que bien des domaines ou mesures autrement budgétivores ne sont pas sollicités et quasi « sanctuarisés », serait un vrai drame. Même Churchill, pendant la seconde guerre mondiale, argumentait sur l'indispensable maintien, voire même la progression des dépenses culturelles, et ce dans une période bien plus dramatique. Il serait inexplicable que, soixante-dix ans plus tard, nous ne voulions faire au moins aussi bien.

Propos recueillis par Stéphane Topakian © 2010 Timpani

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