INTERVIEW

Interview d'Yves Riesel,
Président directeur général d'Abeille Musique


- Yves Riesel, vous présidez aux destinées d'Abeille Musique, distributeur de nombreux labels, et notamment de Timpani. On sait votre engagement en faveur de la distribution numérique (écoute en ligne, téléchargement, podcats, etc.). Il faudrait être aveugle pour méconnaître ce tournant. Mais comment voyez-vous la période de transition ?

Je la vois comme très aventureuse. Nous courrons en tous sens, nous avons à nous maintenir tous en dépit de la baisse du marché - et en même temps nous devons procéder à d'incroyables efforts sur nous-mêmes afin de nous hisser à la hauteur de défis technologiques et conceptuels pour lesquels nous étions en somme dans le classique assez peu préparés. C'est un peu tenir les deux bouts de la chandelle et faire le grand écart. Pour autant, cette période, sur un plan personnel, ne me déplait pas. J'aime bien quand ça sent la poudre ! Plus sérieusement, cette situation ne me prend pas par surprise. Quand j'ai créé Abeille Musique il y a dix ans, je savais que nous allions faire un voyage surprenant. A l'époque déjà la musique en ligne était pour moi un sujet de rêverie et d'imagination, depuis qu'une dame au Ministère de la Culture au tout début des années 80 m'avait prédit, à ma grande surprise, que nous connaitrions une époque où la musique arriverait à la maison comme l'électricité, par une prise ! Donc je n'ai pas été surpris.

Au risque de continuer à être scandaleux, mais il faut bien que quelqu'un se dévoue, je ne vois que des emmerdements et des angoisses dans la vente de supports physiques au cours des prochaines années. Je me permets de signaler toutefois que je parle, moi, en connaissance de cause — car depuis 1989 je n'ai pas cessé de m'occuper de vendre des disques, concrètement, pour le compte des éditeurs indépendants. Tellement concrètement que j'ai souvent,
au gré des vicissitudes qui furent celles de ma société, été les vendre moi-même dans les magasins. Bref, au-dehors des belles paroles, je sais ce que c'est que se battre contre les plus puissants, je sais ce que c'est que se vautrer sur une trop belle mise en place, je vois le problème par le petit bout de la lorgnette : celui des magasins. Ils ne vendent plus grand-chose.

- Du coup, c'est aussi le métier de « distributeur » qui change. À quoi ressemblera le distributeur de demain ?

Un partenariat redevenu intelligent et créatif avec les producteurs. Quand le marché était bon, tout se vendait, même des produits très insatisfaisants, mal foutus ou magnifiques mais très pointus. Quand le marché est devenu difficile, le métier est devenu moins rentable.
Aujourd'hui, le marché a si peu faim que la distribution est devenue une activité sophistiquée, une activité avec des marges toujours plus laminées — mais en plus une activité vraiment dangereuse, car il n'y a plus de vaches à lait. Pour faire simple, la tolérance à l'échec est devenue minuscule, et chaque produit doit payer pour lui-même, quand auparavant il ya avait un aspect très sympathique dans ce métier qui me permettait, oui je l'avoue, de faire une péréquation vertueuse entre les produits très rentables et ceux qui ne l'étaient pas trop. Cette sorte de coopérative informelle était un aspect agréable du marché, chez moi comme dans toute la petite famille internationale des distributeurs de disques classiques indépendants.

- La distribution numérique à venir (naissante aujourd'hui, prépondérante demain) va-t-elle modifier la physionomie du label ? Autrement dit le label indépendant doit-il être toujours cet éditeur passionné, et peut-il exercer toujours le même métier ? et surtout l'exercer de la même façon ?

Sur le fond rien ne change mais tout change. Tout projet artistique a et aura le droit d'exister dès lors que d'une manière ou une autre il a son utilité, même confidentielle, ou son inutilité - mais agréée par le mauvais goût du plus grand nombre ! Il reste que la matérialisation des projets, la
manière dont ils vont frapper l'imaginaire des personnes, est à inventer.

Par exemple : l'un des arguments les plus pénibles des personnes rétives au changement, sur la musique en ligne, est le fait qu'il n'y aurait plus de livrets ou de possibilité de collectionner. Mais enfin c'est une bêtise !
En ce qui concerne les livrets, les informations qu'ils contiennent peuvent donner lieu à de nouvelles formes de supports immatériels très agréables et d'ailleurs bien plus créatifs et complets que les livrets papier sur lesquels on se crève les yeux, sans compter que des « livrets numériques » pourraient être remis à jour au fur et à mesure, et enrichis, l'expérience et l'émotion de chacun autour du produit considéré pouvant être partagée par tous.
Et pour ce qui est de la collectionnite, c'est tout de même bien mal considérer les amateurs que d'imaginer qu'ils soient fixés sur le « produit CD » pas si sublime, et ne le lâcheraient pas volontiers pour une expérience musicale qui leur permettra de disposer d'une discothèque dont l'ampleur sera infinie, dans laquelle on trouvera effectivement ce que l'on cherche - et, les progrès dans la bande passante et les mémoires aidant, dans une qualité de son devenue identique ou meilleure à celle du CD !

- Timpani est essentiellement tourné vers la musique française. Est-ce que cela a encore un sens aujourd'hui de défendre un patrimoine au seul niveau de la musique enregistrée ? N'est-ce pas un enjeu qui devrait se traduire à un niveau plus général, celui de la musique vivante ?

La mode est au 360° , comme vous le savez ! C'est-à-dire de considérer le travail réalisé autour d'un artiste comme un tout. Je pense que le producteur phonographique devrait devenir une sorte de manager audiovisuel de l'artiste. Ce n'est pas en vendant des disques ni des téléchargements qu'on va gagner sa vie, je le crains — quoique les modèles économiques sont promis à une grande variété de degrés. Que Matt Pokora soit rendu gratuit pour le consommateur grâce au parrainage d'une marque de gel-douche me semble du domaine de l'imaginable. Mais que Polyphème de Jean Cras ou Erikhthon de Xenakis soit soutenu par le même cosmétique est improbable. Dès lors, il va falloir trouver pour chaque type de projet des financements
variés qui seront placés d'une part en amont de la production, mais aussi à l'aval, chez le « revendeur » numérique. Pour être très schématique, il y aura des produits qui se paieront selon un modèle assez proche de l'achat d'une produit à l'unité ; et d'autres dont la mise à disposition du consommateur sera financée de plusieurs manières. Ce qui importera ce sera de trouver l'équilibre entre le consentement à payer du consommateur et le modèle économique du diffuseur avec financements additionnels, l'ensemble permettant heureusement la mise à disposition et l'existence même de la production. D'accord, c'est vraiment une remise en cause — mais c'est passionnant.

Enfin, sur la musique vivante, je dirai qu'elle sera une source importante dans le futur de nouveaux produits sonores et audiovisuels.
Ce n'est pas seulement en tant que support que le disque est mort - cela n'est rien ! - c'est en tant que projet artistique ! Le disque est un idéal sonore des années 50 et 60, un idéal qui a produit des merveilles que je chéris comme vous - mais qui a été largement dévoyé par l'arrivée de l'enregistrement et du montage numériques qui ont permis à tant de productions d'exister qui n'auraient pas existé selon les critères de Walter Legge. Mais ces productions devenues faciles caricaturaient le geste du producteur de la grande époque ; ils en singeaient la forme, pas le fond. Aussi bien, à côté des enregistrements de studio il va se développer demain une quantité de produits sonores ou audiovisuels réalisés différemment, qui seront diffués en live ou stockés ou les deux. Le « producteur de disques » a un grand rôle à jouer dans cette nouvelle aventure. C'est son métier, le même ; mais un peu différent !

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