INTERVIEW DE LAURENT WAGSCHAL
Pianiste atypique, imaginatif, Laurent Wagschal ne cesse de donner une autre idée du récital en mettant tout son talent à défendre des œuvres que l’on n’a peu l’habitude d’entendre aux concerts, signées pourtant des plus grands noms de la musique, Gabriel Fauré, Florent Schmitt et Gabriel Pierné, Pierné justement, dont il va très prochainement enregistrer des grandes pages.
1. Laurent Wagschal, on vous connaît maintenant au travers de disques ou récitals qui affichent Schmitt, Fauré, Cras, Magnard et d’autres compositeurs français, pas souvent à l’honneur. Que représente pour vous cet investissement dans ce répertoire ?
Avant tout, mon investissement dans le répertoire français correspond à une profonde affinité. J’aime passionnément la musique française et j’ai envie de la jouer et de la défendre. Je suis bien obligé de dire «la défendre» car, si Debussy, Ravel ou Messiaen sont très joués, et à juste titre bien évidemment, Fauré et notamment ses œuvres pour piano n’ont déjà pas la place qu’elles devraient avoir et quant aux compositeurs tels que Pierné, Schmitt, Cras ou Roussel, ils sont tout simplement inexistants des programmes de concert....
2. Récemment, vous avez enregistré pour Timpani un disque de musique de chambre de Maurice Emmanuel, qui paraîtra dans quelques semaines. On vous trouve aussi l’interprète de pages similaires de Debussy, Magnard ou Szymanowski, ou accompagnateur de mélodies. L’approche du piano en musique de chambre est-elle différente ?
Bien sûr, c’est très différent : en solo, on est seul maître à bord, on décide de tout, on est complétement libre, sans aucune contrainte, tel un chef d’orchestre dirigeant 80 musiciens et c’est très excitant. Tandis qu’en musique de chambre, il faut créer, construire, imaginer avec le ou les autres. On se confronte à d’autres interprétations, d’autres styles de jeu, d’autres manières de voir la musique. On est ainsi souvent amené à se remettre en question et c’est également passionnant.
3. Il y a quelques jours, vous donniez à Paris le programme que vous allez enregistrer pour Timpani, c’est-à-dire les pages maîtresses pour piano de Gabriel Pierné. Que vous inspirent ces œuvres ?
Gabriel Pierné a laissé une œuvre importante pour le piano, ce sont des pièces très brillantes, très virtuoses, vraiment du "grand piano", dans la lignée de Saint-Saëns et de Liszt. Au centre de cette production se trouve un chef d’œuvre absolu, une pièce magistrale de la maturité : les Variations en ut mineur. L’œuvre, de vastes proportions, est d’une grande force dramatique et justifiait à elle seule de réaliser cet enregistrement. On note chez Pierné une grande maîtrise technique de l’écriture et il excelle dans des formes rigoureuses comme la fugue ou les variations, formes qu’il affectionne et utilise fréquemment. Dans la Passacaille op. 52, ultime grande pièce écrite pour le piano, on pense immédiatement à la Passacaille en ut mineur de Bach et on voit avec évidence que Pierné était organiste de formation.
4. Ceux qui ont assisté à vos concerts savent que vous prenez la peine — avant de vous asseoir au clavier — de présenter en quelques mots l’œuvre à venir. Un besoin ? une coquetterie ? un démarquage par rapport au « récital » ?
J’ai en effet l’habitude de dire quelques mots sur les œuvres avant de jouer. Je le fais de manière succincte, l’idée n’étant en aucun cas d’«expliquer» les œuvres, mais simplement de donner à l’auditeur une piste d’écoute. Enfin, et peut-être est-ce le plus important, j’ai envie de créer ce contact avec le public, de casser aussi le cérémonial un peu froid du concert classique où le musicien arrive muet comme une tombe. J’essaye de créer un échange plus chaleureux
5. Par rapport aux violonistes et même aux violoncellistes, il y a aujourd’hui, et notamment en France, un grand nombre de pianistes, et d’excellents, et bien entendu avides de reconnaissance. Quelle place peut occuper Laurent Wagschal ?
Peut-être justement une place de pianiste sortant des chemins battus et proposant des œuvres rares. Peut-être aussi en proposant une autre forme de concert : j’ai par exemple très à cœur un projet de concert mêlant musique et textes avec le comédien Alain Carré.
Propos recueillis par Stéphane Topakian © 2009 Timpani